L’impact économique des commissions : Just Eat : Bilan de 10 ans de livraison de repas en France pour les restaurateurs

Depuis son arrivée sur le marché français de la livraison de repas, Just Eat a traversé une décennie marquée par des transformations profondes, des acquisitions stratégiques et une adaptation constante face à une concurrence acharnée. La plateforme britannique, qui a intégré l'écosystème hexagonal en rachetant Allo Resto en 2012, s'est positionnée comme un acteur majeur d'un secteur en pleine effervescence. Aujourd'hui, alors que le marché français représente plus de 33 milliards d'euros, il devient essentiel d'analyser l'impact économique réel de ces plateformes sur les restaurateurs, notamment à travers le prisme des commissions appliquées et de la rentabilité des établissements partenaires.

La structure tarifaire de Just Eat et son évolution depuis 10 ans

Lorsque Just Eat a acquis Allo Resto en 2012, la plateforme comptait 5 000 restaurants partenaires et livrait environ 10 millions de repas par an. À cette époque, le modèle économique reposait principalement sur un système de commissions prélevées sur chaque commande passée via la plateforme. Au fil des années, ce modèle a évolué pour s'adapter aux réalités du marché français et aux attentes des restaurateurs. La plateforme a progressivement élargi son réseau, passant de 12 000 à 15 000 restaurants partenaires en 2020, consolidant ainsi sa présence nationale.

Les différents modèles de commissions proposés aux restaurateurs français

Just Eat a proposé différents modèles tarifaires aux restaurateurs français pour répondre à la diversité des profils et des besoins. Le système historique fonctionnait sur une base de commission fixe par commande, généralement comprise entre 12% et 15% du montant total de la transaction. Cette approche permettait aux restaurateurs de prévoir précisément leurs coûts et d'intégrer ces frais dans leur stratégie de tarification. Avec le développement du marché et l'intensification de la concurrence, la plateforme a diversifié ses offres en introduisant des formules avec des taux de commission variables selon le niveau de visibilité souhaité ou les services additionnels souscrits. Certains restaurateurs ont ainsi pu opter pour des forfaits mensuels couplés à des commissions réduites, tandis que d'autres privilégiaient une approche à la carte, sans engagement à long terme. Cette flexibilité visait à séduire un maximum d'établissements, des petites pizzerias indépendantes aux chaînes de restauration rapide.

Comparaison des tarifs pratiqués par rapport aux autres plateformes du marché

Face à des concurrents tels qu'Uber Eats et Deliveroo, Just Eat a dû composer avec une pression tarifaire constante. Uber Eats, par exemple, dessert 310 communes françaises après seulement cinq ans d'existence et touche 60% de la population, s'imposant comme un acteur incontournable. Les commissions pratiquées par ces plateformes oscillent généralement entre 15% et 30% du montant de chaque commande, selon les services inclus comme la gestion de la livraison ou la mise en avant dans l'application. Just Eat s'est longtemps distingué par des taux légèrement inférieurs à ceux de ses concurrents directs, une stratégie destinée à attirer les restaurants indépendants soucieux de préserver leurs marges. Toutefois, la fusion avec Takeaway.com et l'acquisition de Grubhub pour 6,4 millions d'euros ont repositionné l'entreprise comme un leader mondial, ce qui a influencé sa politique tarifaire. Le modèle économique global s'est complexifié, intégrant des services premium et des options de marketing payantes qui ont parfois alourdi la facture pour les restaurateurs.

Les répercussions financières sur la rentabilité des restaurants partenaires

L'intégration d'une plateforme de livraison dans le modèle économique d'un restaurant n'est jamais neutre. Si elle ouvre l'accès à une clientèle élargie et permet de générer des ventes supplémentaires, elle impacte directement les marges bénéficiaires. Pour beaucoup de restaurateurs, la livraison représente en moyenne 26% du chiffre d'affaires, une part significative qui peut faire la différence entre la survie et la fermeture dans un contexte économique difficile. Près de deux commandes sont passées chaque seconde via les applications mobiles, avec un budget moyen de 16 euros par commande, ce qui témoigne de l'ampleur du phénomène. Cependant, cette manne financière s'accompagne de coûts qui réduisent parfois considérablement la rentabilité réelle de chaque transaction.

Analyse des marges bénéficiaires avant et après l'intégration à la plateforme

Avant l'arrivée des plateformes de livraison, les restaurants qui proposaient ce service le géraient généralement en interne, avec leurs propres livreurs ou via des prestataires locaux. Les coûts étaient maîtrisés et les marges préservées, bien que le volume de commandes restât limité. Avec Just Eat et ses concurrents, le volume a explosé : 59% des Français ont déjà testé la livraison de repas et 4 clients sur 10 commandent chaque semaine. Cette dynamique a permis à de nombreux établissements d'augmenter significativement leur chiffre d'affaires. Le chiffre d'affaires de Just Eat lui-même a augmenté de 54% entre 2018 et 2020, atteignant 2,4 milliards de dollars, un indicateur de la croissance rapide du secteur. Toutefois, les marges bénéficiaires ont souvent pâti des commissions élevées. Un restaurateur qui prélève 15% à 25% de commission sur chaque commande voit ses marges nettes fondre, surtout lorsque le coût des matières premières et de la main-d'œuvre est déjà élevé. Pour certains établissements, notamment les restaurants indépendants qui ne bénéficient pas d'économies d'échelle, l'équilibre financier est devenu précaire. La pizza, plat le plus commandé avec 70% des commandes, illustre bien cette tension : malgré des volumes importants, la rentabilité réelle par unité vendue peut être faible une fois les frais de plateforme déduits.

Les solutions alternatives pour optimiser les coûts de livraison

Face à ces contraintes financières, les restaurateurs ont cherché des solutions pour optimiser leurs coûts. Certains ont développé leurs propres systèmes de commande en ligne, réduisant ainsi leur dépendance aux plateformes tierces et conservant l'intégralité de leurs marges. D'autres ont négocié des accords spécifiques avec les plateformes, obtenant des taux de commission réduits en échange de volumes de commandes garantis ou d'une exclusivité temporaire. Le recours à des prestataires locaux de livraison, en complément ou en remplacement des services des plateformes, s'est également développé. Cette approche hybride permet de diversifier les canaux de distribution tout en limitant les coûts. Par ailleurs, l'émergence de solutions technologiques moins coûteuses, comme les applications de commande développées par des coopératives de restaurateurs, offre des alternatives crédibles. Ces initiatives visent à mutualiser les coûts tout en garantissant une meilleure répartition de la valeur créée entre les différents acteurs de la chaîne.

Le positionnement actuel de Just Eat face à la concurrence française

Après dix ans de présence en France, Just Eat occupe une position ambivalente sur le marché de la livraison de repas. Si la plateforme a réussi à s'imposer comme l'un des pionniers et à bâtir un réseau solide de restaurants partenaires, elle fait face à une concurrence redoutable incarnée par Uber Eats et Deliveroo. Ces deux acteurs ont investi massivement dans le marketing, la technologie et l'expansion géographique, captant une part croissante du marché. Le rachat de Just Eat par Prosus en 2025, suite à une offre publique d'achat de 4 milliards d'euros, a marqué un tournant dans la stratégie de l'entreprise, qui a récemment annoncé son départ du marché français pour se recentrer sur d'autres régions plus rentables.

Les parts de marché et la présence géographique après une décennie d'activité

Malgré une croissance initiale prometteuse, Just Eat n'a jamais réussi à dominer le marché français comme elle l'a fait dans d'autres pays européens. Actuellement, 88% des restaurants utilisent une société de livraison nationale, avec Uber Eats et Deliveroo en tête de liste. La présence géographique de Just Eat, bien qu'étendue, reste moins dense que celle de ses principaux rivaux. Uber Eats couvre 310 communes et touche 60% de la population française, une pénétration que Just Eat n'a pas réussi à égaler. Cette différence s'explique en partie par des investissements publicitaires moins agressifs et une stratégie de développement plus prudente. Le dernier chiffre d'affaires connu de l'entreprise s'élève à 5085 millions d'euros, mais elle affiche également une perte de 1645 millions d'euros, témoignant des difficultés financières rencontrées sur certains marchés. La décision de se retirer de France traduit une volonté de rationaliser les opérations et de concentrer les ressources sur des marchés où la rentabilité est assurée.

Les ajustements commerciaux pour rester compétitif dans un secteur saturé

Pour tenter de maintenir sa compétitivité, Just Eat a multiplié les ajustements commerciaux ces dernières années. L'entreprise a investi dans l'amélioration de son application mobile, optimisé ses algorithmes de recommandation et élargi son offre de services aux restaurateurs. Elle a également recruté plus de 4000 livreurs en contrat à durée indéterminée, une démarche visant à améliorer les conditions de travail et à répondre aux préoccupations croissantes des consommateurs. En effet, 66% des consommateurs jugent les conditions de travail des livreurs insatisfaisantes, et 63% s'inquiètent de l'impact environnemental des emballages. Ces chiffres illustrent une demande croissante pour des modèles plus responsables, un enjeu que Just Eat a tenté d'adresser sans pour autant convaincre pleinement. L'entreprise est critiquée pour son manque de transparence sur son bilan carbone et les conditions de travail de ses sous-traitants, ce qui a nui à son image. Sur la plateforme Moralscore, Just Eat n'a pas publié d'actions responsables et affiche une note moyenne de 1,7, reflet d'une perception négative de la part des utilisateurs. Par ailleurs, 97% des consommateurs français souhaitent une alimentation plus responsable, un signal fort que les plateformes doivent intégrer dans leur stratégie pour rester pertinentes. Les récentes annonces de licenciements, notamment 2000 livreurs en Allemagne en 2024, ont également écorné la réputation de l'entreprise et renforcé l'idée d'un modèle économique en difficulté.

Le bilan de dix ans de présence de Just Eat en France est donc contrasté. Si la plateforme a contribué à démocratiser la livraison de repas et permis à de nombreux restaurateurs d'élargir leur clientèle, elle n'a pas réussi à s'imposer durablement face à une concurrence féroce et à des attentes sociétales en pleine mutation. Les restaurateurs partenaires, quant à eux, doivent désormais composer avec un écosystème complexe où l'optimisation des coûts et la diversification des canaux de distribution sont devenues des impératifs stratégiques.